3 questions au frère René-Vincent du Grandlaunay OP

fr René-VincentDu 6 au 9 mai 2014, les frères étudiants de Lille ont suivi une session sur les sciences de l’Islam. Plusieurs intervenants sont venus transmettre aux frères leur connaissance de l’Islam, dont le frère René-Vincent du Grandlaunay, du couvent du Caire en Égypte et membre de l’Institut Dominicain d’Études Orientales (IDEO)


Comment as-tu rencontré les dominicains et pourquoi as-tu choisi de rejoindre l’ordre ?

J’étais entré au séminaire avec la certitude que ma voie était celle du service presbytéral en paroisse. Mon évêque, le cardinal Gouyon, a eu la sagesse de m’envoyer, pour le compte du diocèse de Rennes, au séminaire de Paray-le-Monial où il y avait un cycle de trois années de philosophie inauguré par une année de propédeutique spirituelle. C’est au cours de cette première année que ma vocation a commencé à évoluer. D’autres formes de vie se proposaient et me permettaient d’offrir ma vie au Seigneur. C’est ainsi que l’engagement dominicain m’a beaucoup intéressé. Il y avait un frère dominicain qui nous donnait des cours sur le Nouveau Testament. Le frère Louis Hardouin-Duparc, avec sa démarche claudicante et son petit regard toujours amusé, nous parlait du travail des frères à l’École biblique de Jérusalem. Le mélange histoire, bible, communauté me fascinait. En même temps, comme j’étais chantre du séminaire, je devais organiser des liturgies en commun avec les sœurs dominicaines du monastère de Paray-le-Monial. La sœur chantre me mit entre les mains les deux volumes du fr. Vicaire sur Saint Dominique. Je les ai dévorés. Et c’était fait. C’est le couple étude et communauté pour la prédication qui m’a surtout séduit. Et depuis c’est toujours le cas.

Tu es membre et bibliothécaire de l’IDEO. En quoi consiste ton travail ?

Le bibliothécaire de l’IDEO, comme tous les bibliothécaires, doit procurer les livres dont les frères ont besoin pour leurs études. Mais comme la bibliothèque de l’IDEO est une collection spécialisée, son intérêt réside dans sa mise à jour. Il faut donc régulièrement faire attention aux nouvelles sorties dans son domaine de spécialité qui est le patrimoine arabo-musulman des dix premiers siècles de l’hégire. Ce défi est difficile à tenir parce que le monde de l’édition dans les pays arabes n’est pas organisé comme il l’est en Occident. En Europe, aux États-Unis ont sait très bien qu’une publication se prépare à sortir. On peut l’acheter à l’avance pour l’avoir dès le premier jour. Il y a des outils internet formidables pour se tenir au courant. De plus les livraisons sont rapides, servies par des logistiques très au point. Ce n’est pas du tout le cas pour les publications en monde arabe. Là, il faut faire le tour des librairies. Je suis aidé pour cela par une petite équipe très efficace surtout pendant le salon international du livre arabe qui a lieu au Caire en début d’année. C’est l’occasion d’acquérir les ouvrages parus récemment dans tout le monde arabe. C’est une des raisons, ce n’est pas la seule, qui fait que notre bibliothèque a une très bonne réputation.

Comment vis-tu ta présence au Caire et l’étude des sciences orientales en tant que dominicain ?

Ma présence au Caire, je la dois au frère Éric de Clermont-Tonnerre qui, à l’issue de deux années de formation à la langue arabe à Mossoul en Iraq, m’a demandé de venir au Caire. Je n’avais, originalement, pas du tout envie d’aller au Caire. Mais le frère Éric avait besoin de frères pour redynamiser le couvent du Caire et l’IDEO. C’est pourquoi après Mossoul je suis allé rejoindre le frère Bruno-Dominique Lafille au Caire. J’étais devenu très intéressé de vivre en monde arabe depuis une coopération effectuée dans les Territoires Occupés de ce qu’on appelait alors la Cisjordanie. J’ai l’habitude de dire que je suis né une nouvelle fois là-bas, au contact avec une si nouvelle culture. Et quand on goûte au miel, on trouve le sucre fade. Il me fallait donc revenir dans le monde arabe après mes études en France. Vint alors l’Iraq que j’ai vraiment beaucoup aimé.

Ma vie au Caire c’est donc une obéissance assise sur une découverte et un amour ancien. Au Caire j’essaie de me donner autant que faire se peut à ces gens d’une culture qui m’a déjà tant donné. Cela se passe par mon travail à l’IDEO. Je suis en train de terminer une thèse de doctorat à l’Université de Paris IV. J’édite l’autobiographie traditionnelle d’un savant égyptien traditionniste du XIVe siècle de notre ère. Cela m’a prit beaucoup plus de temps que prévu. De nombreux aléas ont freiné le processus habituel. Mais bon, cela va finir un jour.

Mon passé dont je viens de parler, explique sans doute aussi pourquoi : bibliothécaire de l’IDEO, j’ai entraîné mes frères dans l’aventure d’AlKindi (ndlr : il s’agit d’un logiciel de catalogage pour la bibliothèque). Une aventure qui veut d’abord mettre à disposition des chercheurs le patrimoine imprimé que nous avons à la bibliothèque. Mais une aventure qui se complexifie à mesure que notre exigence de respect de la culture rencontre les standards internationaux d’analyse documentaire. C’est un grand défi. Nous y sommes plongés complètement en ce moment. Et c’est vraiment passionnant.

En faisant tout cela j’ai vraiment la conviction que je fais un travail de dominicain. Car au bout du compte c’est l’exigence d’incarnation qui me pousse à insérer dans le respect de la norme, le respect culturel. Et tout ça, vraiment, je crois que cela sert, en fin de compte, la libération des cœurs.

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